Il est des jours où l'on se rend compte que tout s'écroule autour de nous. Que la vie, c'est comme un immense château de cartes construites par les mains tremblotantes d'un vieillard maladroit : chaque journée qui passe est une carte qui tombe.
Et l'on regarde autour de nous. Et l'on réfléchit.
On constate alors que l'As de C½ur est depuis longtemps tombé. Qu'il n'y a plus de place pour l'amour.
Alors, pour s'évader de cette réalité trop sévère et oublier ce maudit vieillard, on allume la télévision, cette ignoble Boîte à Rêves, quand bien même nous savons pertinemment que les plus beaux rêves sont ceux que l'on se crée et non ceux que l'on nous vend. Et avec le flash info, pilier des programmes et véritable dossier nécrologique, elle ne devient alors plus qu'un sombre miroir sans teint reflétant cette planète jadis bleue aujourd'hui écarlate, rougie par les larmes de sang pleurées par ces peuples persécutés à qui l'on a tout volé.
Dans ces jours de mélancolie, j'aimerais être un oiseau. Pouvoir m'envoler et laisser toutes mes peines et mes peurs sur terre. Mais mes ailes sont brisées et je ne peux décoller. Je réalise alors qu'au bout du compte je ne suis rien de plus que ce pauvre fou qui tente désespérément de donner vie à ses rêves en les étalant, tels de vulgaires dominos, sur des feuilles de papier. Support trop fragile. Bien trop fragile.
Et je regarde par la fenêtre. Et je réfléchis.
Chaque jour est un cauchemar. Mais chaque nuit, je rêve d'elle. Alors je nous compare au phoenix, cet oiseau fabuleux dont la légende dit qu'il renaît de ses cendres. Chaque nuit nous mourons. Mais chaque jour nous renaissons. La mort serait-elle donc un rêve sans fin ?
Depuis qu'elle n'est plus là, c'est à chaque aube que je meurs.
Il est vingt heures. Je viens de fêter mon quatre-vingt-cinquième anniversaire. Seul.
Mais je sais qu'elle viendra.
Je suis tombé amoureux d'elle il y a près de soixante ans maintenant. C'est au fil des années, en constatant les sévices du temps sur mon visage et en la voyant toujours aussi jeune et belle, que j'ai réalisé que cet amour était impossible. Aujourd'hui je ne suis plus que ce pauvre vieillard mal conservé qui attend sagement son dernier train. Quant à elle, elle parait toujours avoir vingt ans.
On frappe à la porte. C'est elle, j'en suis sûr. Elle est enfin venue.
Elle entre. Aussi belle qu'au premier jour. A dire vrai, elle n'a jamais changé. Toujours cette longue robe noire pareille à celles que portent les veuves éplorées. Ce noir qu'elle porte partout, jusque sur ses ongles, ses lèvres. Mais aujourd'hui, elle porte dans ses mains gantées de satin une rose blanche.
Je la regarde s'approcher de moi, silencieuse. Elle me tend la fleur.
Et j'hésite, rivant mes yeux sur la Boîte à Rêves, espérant trouver une raison de ne pas accepter la rose.
A l'écran, deux tours jumelles s'effondrent, poignardées par des aigles de fer.
Je pose à nouveau mon regard sur la rose blanche. Et, soudain, c'est comme s'il pleuvait à l'intérieur de mon crâne. Des gouttes s'échappent de mes yeux, tombant en silence sans que rien ne puisse les arrêter.
Nos regards se croisent. Elle m'adresse un sourire empli de compassion, me faisant ainsi comprendre qu'elle déteste son travail. Peut-être même plus aujourd'hui que d'ordinaire. M'avait-elle aimé elle aussi ?
Je crois que je vais la suivre. D'ailleurs, comme si la décision ne devait échouer qu'à elle seule, ma main s'est déjà refermée sur la rose blanche.
Je sais que ce monde n'est pas parfait. S'il l'était, son créateur ne vivrait pas ailleurs. Mais je sais également que nous irons tous au Paradis puisque nous vivons déjà en Enfer.
Alors, les yeux pleins de larmes, je me jette dans les bras de la Dame en Noir.